Deux points de vue d’auteurs en résidence


Les projets liés à des résidences étant de nature, de durée, de contenu et de finalités diverses, pouvez-vous l'un et l'autre décrire votre dernière expérience de résidence ?

Yves Jouan : Ma dernière expérience relève du contre exemple de la démarche, et je me suis laissé piéger. La proposition comprenait l'animation d'un atelier d'écriture avec une classe de SEGPA, atelier dont l'objectif premier était la production d'un livre édité ; l'expérience avait déjà eu lieu l'année précédente, l'organisation prévoyait un temps pour mon écriture personnelle, et j'ai fait le pari de remplir le contrat. Le déroulement de l'atelier s'est fait "normalement", beaucoup d'échanges, de rendu émotionnel, mais ce n'était pas un texte fini, il était inenvisageable de le publier. A la découverte de la production précédemment réalisée, je me suis rendu compte que tout avait été écrit par l'écrivain, et qu'il ne restait rien des écrits des élèves. Je veux donc souligner l'erreur que constitue un projet basé sur la forme finalisée de l'atelier.

Hubert Haddad : je suis actuellement en résidence à Chaumont, mais il faut se comprendre sur ce que l'on entend par résidence, et sur ce qu'on veut à travers ce dispositif. Un écrivain n'est pas un travailleur social, mais on doit être disponible pour faire partager ce qu'on sait. La résidence à Chaumont concerne le même écrivain pendant deux ou trois ans, à raison de 2 jours par semaine pendant un mois, ce qui est une forme très fréquente de résidence actuellement. Le temps de résidence est consacré à organiser avec des publics adultes (en prison, avec des groupes d'alphabétisation) des ateliers d'écriture (5 ateliers par semaine) J'ai un projet qui met à contribution tout un réseau d'écrivains, une dizaine d'auteurs de la nouvelle fiction, et qui doit déboucher en 2003 sur un festival autour de la nouvelle fiction.

 C'est bien l'implication dans la durée qui permet le développement du projet sur le territoire, même si la présence de l'auteur est fragmentée

 

Quel serait votre idéal de résidence, et en complément, doit-on garder le terme de résidence pour tous les cas ? (on peut parler de séjours, d'ateliers....)

H.H. : l'idéal pour un écrivain, c'est quand l'organisation de la résidence tient compte de la nécessité de liberté dans laquelle il est pour écrire. On ne peut plus parler de résidence quand il n'est plus possible d'écrire une ligne tellement on a mis d'énergie dans l'animation d'atelier : il ne faut pas plus d'une intervention auprès d'un groupe par jour. La résidence doit être nourricière de projets qui se poursuivent après

Y. J. : la question du temps est importante, dans la prise en compte de l'écriture de l'écrivain comme de celle des participants aux ateliers. Moi j'aime avoir du temps pour m'imprégner du lieu, pour devenir poreux au lieu.

La question est souvent posée du "rendu" du territoire dans l'écrit ; je ne cherche pas à m'imposer la thématique du territoire comme sujet d'écriture, mais quand j'arrive en résidence, j'ai toujours un projet d'écriture en cours et le temps de résidence infléchit forcément l'écriture, même si la trace n'est pas reconnaissable à la lecture. Par ailleurs le rapport avec un public dont l'écriture se met en acte, dans l'animation d'atelier, enrichit l'écrivain.

On peut s'accorder sur le terme de "séjours" en cas de présences elliptiques. En effet, le rapport à la population change et la présence ne rejaillit pas de la même manière sur le territoire quand l'écrivain réside sur place et quand il multiplie des séjours de quelques jours ou qu'il vient pour animer des ateliers uniquement. Comment et quand l'artiste apparaît ?

H.H. l'écrivain est rarement invité en tant qu'écrivain, on fait assez peu cas de sa singularité. Quelquefois, une journée ou une soirée lui est consacrée, mais c'est exceptionnel. La mise en relation d'artistes se fait d'avantage (carte blanche laissée à l'artiste) ; cette forme décentre l'auteur de son seul travail et implique forcément des rapports à la population.

Y.J. : Souvent les organisateurs considèrent que l'auteur s'engage en tant qu'animateur plutôt qu'en tant qu'écrivain. Quant à l'engagement de l'organisateur, il est souvent limité à l'initiative du projet, or il s'engage aussi par rapport au public et par rapport à la vie locale. C'est à lui de faire le pont avec la population, à mettre au point avec l'auteur des rencontres.

 

Vous avez pointé ce que vous apportez en résidence, pouvez-vous parler de ce que vous recevez, en termes artistiques et en termes matériels (financiers, éditoriaux...)

H.H. : Je ne crois pas qu'il soit possible de définir l'apport en terme artistique, ce sont des ambiances qui restent, qui transparaissent, quelquefois jusqu'à donner le sujet d'un livre ("La belle Rémoise"). Souvent il y des rencontres, des amitiés créatrices qui naissent.

Y.J. la résidence est avant tout une expérience sensible et affective qui a des influences irréversibles sur l'écriture, même si elles sont indicibles.

 

A vous entendre, une résidence intègre des éléments influençant votre écriture et fait avancer votre travail

H.H. : Un temps de résidence permet à un artiste d'avoir une perspective : s'il a un projet de livre sur un an et les finances pour ne tenir que 3 mois, la résidence est une porte de sortie pour sa création.

Y.J. la mise en place des résidences est un véritable moyen de survie pour les poètes ; c'est important d'avoir un financement et du temps.

 

Et au niveau personnel, sur quelle durée pouvez vous partir en résidence sans trop de problèmes d'aménagements dans votre organisation familiale?

H.H. : la durée n'est pas le seul facteur de lourdeur d'une résidence, les conditions matérielles d'accueil jouent beaucoup : si le logement n'est pas terrible (voire vide, comme ça m'est arrivé, ce sont les techniciens de la scène nationale avec qui je travaillais qui ont équipé l'appartement avec des éléments de décor), s'il n'y a pas d'interlocuteur et qu'on doit mener seul le projet, l'impact sur la vie personnelle est plus conséquent. Ce sont les jeunes auteurs, sans charge de famille qui peuvent répondre à des projets de résidence permanente sur plusieurs mois.

Y.J. : Un mois hors de chez soi parait tenable, mais ça ne permet pas de déployer un projet de manière intéressante. L'alternance, une semaine sur deux par exemple, est pertinente.

 

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