Extraits de « L’enfant et la poésie »

 

 Il n'y a pas de pédagogie, il n'y a pas de "comment faire", mais une attitude (vis à vis des autres et de nous même) qui fait que nous courons, nous désirons même, le risque de nous découvrir et celui, corollaire, de rencontrer l'autre qui nous interroge. A la question "comment faut-il que je fasse ?" je répondrai toujours : "fais avec qui tu es", ou même : "l'enfant aussi va t'apprendre ce que tu peux faire".

Parler de ma pédagogie n'est pas utile : j'ai la conviction qu'il faudrait plutôt opposer d'emblée à une pédagogie du savoir (programmée, "rassurée", pasteurisée, évaluée), une attitude qui consisterait à faire écouter, faire lire, faire "dé duper", faire inspirer, faire dire. La langue de l'enfant ne sera jamais sa propre langue, sa propre pensée n'est pas sa pensée, et dans le meilleur des cas il mettra bien des coups dans la bataille avant de réellement parler.

Comment laisser à un enfant la possibilité d'aller vers son étrangeté légitime, son identité en mouvement ?

Constats

Il n'existe pas de liberté de l'enfant : son entourage familial, social, politique, éducatif, économique met tout en œuvre pour se reproduire. Le texte d'un enfant n'est donc jamais libre, sa "spontanéité est réactionnaire". Son propos cherche plutôt à nous faire plaisir, à nous ressembler. Le corps d'un enfant ne s'exprime plus (et ne l'exprime plus) qu'en cachette (à l'insu de l'adulte), qu'en gestes désespérés, échappés, en mots lapsus.

Tout enseignement va vers une finitude de l'individu (savoir examiné, diplômé) et non vers une ouverture : que puis-je , que veux-je pouvoir nommer ?

Partir sans fixer d'échéance ou de but : que le risque soit ta clarté.

 

Attitudes

 Partir à contre courant en interrogeant sans cesse et particulièrement le corps, l'ombre, le lapsus, l'imaginaire, la différence tant chez l'enseignant que chez l'enseigné. Ce n'est pas le bon sens, mais le génie, la différence, la chose du monde la mieux partagée. Il n'existe pas de pédagogie convenant à tous ou c'est la pédagogie de la médiocrité bien partagée. Considérer l'enfant comme sujet et non comme objet assurant la perpétuation de nos manques.

Le seul but d'une pédagogie devrait être de donner à chacun les moyens d'être mieux lui-même, de mettre en route chacun sur le questionnement, la curiosité de soi et de l'autre. De plus, le but d'une école nationale, gratuite et pour tous, est de réduire les inégalités sociales. Apprendre au petit d'homme à se nourrir par ses propres moyens suppose qu'on lui apprenne à savoir pêcher, chasser, observer, nommer, trouver son identité.

Apprendre à décoder, à dé duper les signes, les pièges de l'animal télévision, du vent journalistique, des pattes grasses de la publicité, par les grilles/griffes linguistiques, thématiques, psychocritiques et ce dès le plus jeune âge et de manière ludique.

Il faut que de sa propre langue naisse le besoin de nommer et de se dire, pas de leçons de vocabulaire "a priori" mais des mots rouge vif. Entretenir et susciter son besoin de mots en éveillant une curiosité en explorant avec lui ses propres territoires familiers et intérieurs

 L'attitude face aux textes ? Ne pas les proposer comme objet de culture mais comme détonateurs susceptibles de mettre en route chaque enfant, en multipliant les exemples les plus divers. Il faudrait que chaque enseignant d'une langue vivante se soit essayé à l'écriture de la même manière que l'enseignant de musique ou de dessin se doit de savoir tenir un archet, une flûte ou un crayon.

 Plus qu'une culture artistique c'est en effet une manière de "se dire, de s'exprimer", que l'on doit communiquer, proposer à l'enfant. Je préconiserai donc au cours de la formation des maîtres, des stages d'écriture ; le but n'étant pas de devenir un écrivain mais un "écrivant". S'étant au moins confronté personnellement à la résistance de la langue, l'enseignant de l'art littéraire serait peut-être alors à même d'interroger l'enfant et de répondre à un écrit d'enfant singulier et non reproducteur.

 

 

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